
Situé à Avize, au cœur de la Côte des Blancs, le Lycée viticole de la Champagne assure la formation des futurs viticulteurs et des professionnels qui seront employés dans les métiers de la vigne et du vin.
Le 3 novembre 1927, les grilles de l’École de Viticulture d’Hiver d’Avize s’ouvrent pour la première fois à 13 élèves de 15 et 16 ans qui s’engagent à suivre chaque jeudi après-midi, pendant les trois mois d’hiver, des cours de viticulture et d’œnologie, d’arboriculture, de tonnellerie et de vannerie.
Cette première rentrée est le résultat d’une longue gestation née d’un besoin professionnel de formation exprimé dès la crise phylloxérique de la fin du XIXe siècle et auquel la création de l’Association Viticole Champenoise (A.V.C.) et ses efforts de vulgarisation des techniques grâce au Vigneron champenois et à la création en 1910 de l’École de Viticulture d’Hiver d’Épernay n’apportaient pas une réponse totalement satisfaisante.
La donation des époux Puisard va permettre de répondre à cette ambition à l’origine de l’épopée du Lycée viticole de la Champagne sur le site d’Avize.
En 1911, Jules Arthur Puisard, maire de Cramant et négociant en vins de Champagne, tente de léguer à la commune ses possessions immobilières avizoises et 150.000 francs de l’époque pour créer une école primaire supérieure où l’on enseignerait la culture de la vigne et le travail des vins de Champagne.
La municipalité d’Avize refuse ce legs trop important pour ses moyens après le décès du donateur à quelques semaines du début de la Première Guerre mondiale.
Sa veuve, Louise Eugénie, reprend le flambeau et l’idée en léguant en 1919, cette fois au Conseil général de la Marne, ces mêmes biens (maisons, vendangeoirs, jardin, parc et 400.000 francs) avant son décès et avec la même exigence de création d’une école de viticulture.
Le 27 juillet 1923, le Conseil général de la Marne accepte le legs et commence à négocier âprement avec le Ministère de l’Agriculture pour obtenir l’autorisation de pouvoir enseigner. L’École de Viticulture d’Hiver s’ouvre enfin début novembre 1927, accueillant annuellement - jusqu’en 1939 - de 13 à 29 élèves originaires de la Montagne de Reims, de la Vallée de la Marne et de la Côte des Blancs, qui viennent le plus souvent en vélo de leur domicile jusqu’à Avize. Parmi eux, en 1933, un jeune fils de viticulteur de Verzy, Jean Deville, intègre l’établissement. À cette époque, on peut déjà s’ouvrir au monde en visitant les vignobles d’Alsace, de Bourgogne,du Bordelais ou du Jura, tout en venant apprendre la viticulture à Avize. Toutefois, entre 1940 et 1944, des “touristes” allemands quelque peu envahissants vont s’arroger le droit exclusif de jouir de l’École.
En 1945, l’établissement rouvre ses portes, tandis qu’un premier directeur à plein temps, Lucien Anglade, est nommé.
On introduit de nouveaux enseignements (mathématiques, français, comptabilité) et les cours passent à temps plein sur l’hiver grâce à la création d’un internat.
En 1952, 16 anciens élèves, dont Jean Deville, se réunissent et font renaître l’Association des anciens Élèves créée en 1939.
Partis du constat que la vinification champenoise (pressurage, débourbage, fermentations, assemblages, tirage, remuage, dégorgement, dosage, etc.) n’est pas enseignée sur le site de l’École, à cause de la faible superficie de son vignoble patrimonial, alors qu’elle dispose des magnifiques caves léguées par les époux Puisard, ils décident d’apporter vins clairs, machines, bouteilles et bouchons, leur bénévolat et leur enthousiasme, pour vinifier avec les élèves.
Née avec l’esprit égalitaire coopératif chevillé au corps (pas plus de 4.000 kg par coopérateur, pour “que nul ne puisse s’arroger un pouvoir exorbitant”) et l’identité maison implantée au cœur, la Coopérative des Anciens de la Viticulture doit être indissociablement attachée à l’École (son directeur doit être celui de l’École et son chef de cave obligatoirement un de ses enseignants en œnologie, de même qu’on ne peut être coopérateur que si l’on est ancien élève ou, par extension actuelle, ancien stagiaire du C.F.P.P.A. ou apprenti du C.F.A.).
C’est toujours le cas aujourd’hui où les anciens élèves coopérateurs établis sur 35 crus et 3 départements constituent une richesse humaine (80 adhérents) et œnologique incomparables (1.000 hl vinifiés en moyenne) pour une production annuelle de 130.000 bouteilles élaborées au profit des générations d’élèves, actuelles et futures.
“Jean Deville nous a quitté en juillet 2006, rapporte Stephen Bonnessœur l’actuel proviseur, mais on a eu la chance de recueillir et de conserver son témoignage sur ce riche passé où transpirent la passion et l’humilité, l’altruisme et la chaleur humaine de toute une génération. […] Cette noblesse de coeur constitue un exemple qu’on serait bien inspiré de ne pas oublier à une époque où leurs descendants touchent les dividendes de prospérité que ces viticulteurs pauvres et tenaces ont semés il y a plus d’un demi-siècle. […] Bernard, le fils de Jean, s’est avéré un dynamique et convivial président de la puissance association des parents d’élèves du Lycée viticole de la Champagne et Jean-Baptiste, son petits-fils, un brillant élève et étudiant de l’établissement, achevant sa formation sur un BTS viticulture-œnologie dont il peut aujourd’hui valoriser les savoirs acquis pour le bénéfice de l’exploitation familiale de la Montage de Reims. […] C’est cela le Lycée viticole de la Champagne, une grande famille et une chaîne ininterrompue de transmission de savoirs et de savoir-faire, avec une permanence des valeurs intergénérationnelles, à l’instar de l’histoire des trois générations de la famille Deville.”
Parallèlement, à partir de la fin des années 50, grâce à l’appui du Comité interprofessionnel du vin de Champagne et des grandes maisons de Champagne, l’École a acquis ou a pu louer des vignes alentours (soit une vingtaine de parcelles idéalement réparties sur les terroirs classés “grands crus” d’Avize, Oger et Cramant, la plus éloignée étant distante de 2 km) pour atteindre la surface actuellement en exploitation (autour de 10 ha) et devenir le premier coopérateur de la Coopérative, coopérateur particulier au même titre que la Mairie d’Avize ou la Maison de Retraite Augé Collin d’Avize, autant d’entités collectives au service du territoire et de ses habitants.
L’École possède également un petit vignoble complanté des deux autres cépages champenois : pinot noir et pinot meunier, ce qui permet aux élèves et étudiants de comparer les différents systèmes de taille utilisés dans les autres régions de la Champagne et de réaliser une partie de leurs expérimentations. (On trouve également sur une trentaine d’ares une très belle collection des principaux cépages et porte-greffes utilisés en France.)
Un tel ensemble présente un intérêt pédagogique très important pour ses élèves et étudiants.
Ce sont eux, encadrés par leurs professeurs, qui réalisent la plupart des travaux de conduite de la végétation (taille, liage, ébourgeonnage-épamprage, palissage, etc.) et participent activement aux vendanges.
Ainsi, tout au long de l’année, ce vaste champ d’applications leur permet-il d’observer en temps réel les différents phénomènes viticoles qui peuvent intervenir (stades phénologiques, accidents climatiques, pathologiques ou physiologiques éventuels, évolution de la flore adventice, etc.), ainsi que leur suivi technique.
Pendant les années 60, sous la direction de Raymond Roche, l’École devient Collège agricole (et sa fontaine en céramique de style rococo (fin XIXe siècle) est classée “monument historique” par un certain André Malraux). En 1977, sous la direction d’Henri Miquel, le Collège devient Lycée professionnel. Entre-temps, en 1973, un Centre de Formation d’Apprentis (C.F.A.) est créé, appelé à devenir ce qu’il est aujourd’hui, le plus important du monde agricole champardennais avec ses quelque 320 apprentis accueillis chaque année à Avize, Châtillon-sur-Marne, Bezannes et Somme-Vesle.
Le Lycée viticole de la Champagne était né.
Michel Charpentier, son proviseur, et Pierre Callot, son président, vont pendant plus de vingt ans en faire l’un des trois plus grands lycées viticoles français en portant son effectif à plus de 400 élèves ; en le dotant, grâce à l’aide indéfectible du Conseil régional Champagne Ardenne (depuis la décentralisation de 1985) d’un patrimoine immobilier de plus de 20.000 m2 en parfait état ; en l’ouvrant sur l’enseignement supérieur dès la fin des années 80 ; en accroissant la taille de l’exploitation pour l’amener pratiquement à sa taille actuelle et en créant en 1985 un Centre de Formation et de Promotion professionnelle agricole (C.F.P.P.A.) qui deviendra le plus important de la région Champagne Ardenne dans les années 90 en s’installant avec le C.F.A. dans le bas du village.
Relever le premier défi des conséquences du déclin démographique de la Champagne-Ardenne et du remplacement des générations issues du baby-boom dans la filière viticole en attirant vers l’établissement des jeunes issus du monde urbain, tel fut le premier défi posé à Stephen Bonnessœur, l’actuel proviseur du Lycée, et à son président Pierre Cheval à l’aube du nouveau millénaire.
Défi relevé avec succès avec une progression en quatre ans de plus de 40 % des effectifs, avec en point d’orgue l’ouverture de deux licences professionnelles en collaboration avec l’Université de Reims Champagne Ardenne axées sur les problématiques de la viticulture et de l’environnement pour l’une et celles du commerce international des vins pour l’autre. La création d’une antenne apprentissage et formation professionnelle continue à Bezannes en 2008, quasiment au pied de la nouvelle gare TGV Champagne Ardenne ouvre également de nouvelles perspectives de développement pour le Lycée viticole de la Champagne.
Le deuxième enjeu consiste à répondre dans son territoire et à son niveau, avec ses moyens et ses partenaires, au défi sociétal posé par ces 150.000 jeunes qui sortent annuellement du système scolaire sans diplôme, par une pédagogie individualisée, expérimentale où le C.F.A. et le Lycée sont dans l’obligation de travailler ensemble pour innover et expérimenter.
L’ouverture européenne constitue le troisième défi à relever. S’inscrire dans l’espace européen de formation dès le niveau du baccalauréat en accroissant ses partenariats actuels via l’Université de Reims Champagne-Ardenne, par le réseau NESSIE, le développement d’outils nouveaux comme la visio-conférence, des modules de FOAD en anglais dans les domaines viticoles, environnementaux ou liés au commerce international.
En 2012, le Lycée viticole de la Champagne devrait contribuer à créer un premier diplôme européen (niveau bac + 3) en langue anglaise sur la gestion de l’eau dans les activités agricoles et agro-industrielles, délivré également dans leur langue nationale par 11 universités européennes dans 9 pays de l’Union européenne.
Le quatrième enjeu est celui du développement durable adapté au monde viticole pour mieux produire, répondre à la fois à l’accroissement du marché et respecter le patrimoine naturel qui a été transmis par les générations précédentes. L’exploitation et la Coopérative sont en première ligne sur les enjeux et les expérimentations de la viticulture raisonnée à la viticulture bio, de la réflexion paysagère au bilan carbone de ses activités vitivinicoles.
Le dernier enjeu est relevé dans la dimension territoriale champenoise, à l’instar de la collaboration engagée avec le C.F.A. interprofessionnel de Châlons-en-Champagne concrétisé par l’ouverture en 2007 d’une nouvelle entité de formation baptisée Logist’Air, dédiée aux métiers de la logistique et de l’aéroportuaire sur l’aéroport de Paris-Vatry, ou du projet de plateforme technologique sur les métiers connexes aux vins effervescents que porte actuellement l’établissement avec la Communauté de Communes d’Épernay-Pays de Champagne.
Le Lycée viticole de la Champagne se veut et doit être un véritable acteur socio-économique de son territoire dans toutes ses dimensions directement vitivinicoles ou liées à des activités inscrites dans le développement de celui-ci. Riche de son histoire presque centenaire intimement liée à celle de la Champagne viticole, de son ouverture partenariale, de l’appui du Ministère de l’Agriculture, de la profession viticole champenoise et du Conseil régional Champagne Ardenne, le Lycée viticole de la Champagne a l’ambition de devenir un des lycées référents du XXIe siècle.
Extrait de « les 100 mots du Champagne » édition defg – 2009 – Eric Glâtre avec la collaboration technique de Stephen Bonnessœur




